Cette simple figure géométrique est multiple dans ses expressions: qu'on la divise en deux à la manière du symbole du yin et du yang, qu'on y inscrive les différents plans comme des poupées russes qui s'emboitent ou encore, qu'on le déroule en spirale à la manière d'un serpent se dressant vers les sons qu'égrène la flûte du charmeur, c'est toujours du cercle fondamental qu'il s'agit.

Le cercle, lieu de rencontre de l'espace et du temps
Ainsi que le racontent d'innombrables mythes des origines, c'est dans un élan créateur que l'unité primordiale indifférenciée du cercle s'est divisée en deux mondes, l'un visible et l'autre invisible: celui des esprits, des ancêtres, du divin, qui fait si peur aux cartésiens puisqu'ils ne peuvent pas le toucher, le mesurer ou le peser. Avec l'émergence de ces deux pôles, on observe, dans la philosophie africaine, une solidarité dynamique en contact permanent avec les énergies environnantes. Le dialogue avec l'invisible et la conversation avec les ancêtres font partie du quotidien et obéissent à des règles très précises dont le rôle est d'assurer un bon fonctionnement de la société et de garantir une harmonie globale, non seulement entre les humains mais également entre ceux-ci et leur environnement, afin de préserver la continuité de la vie dans un équilibre énergétique universel. Car dans le cercle il y a de la place pour tout le monde: chacun y occupe un espace et exerce une fonction, à la manière des organes d'un corps humain.
Avec le déroulement du temps, espace et fonction changent, chaque étape étant marquée par des rites de passage. Lorsque la mort physique survient, on passe de l'autre côté du miroir et en qualité d'ancêtre l'interaction avec les vivants se poursuit jusqu'à une nouvelle incarnation. Dès l'enfance, on apprend à respecter les différents éléments de la collectivité au sens large du terme, visibles ou invisibles, à comprendre leur interdépendance et à entrer dans une dynamique de responsabilité globale. Ainsi, lorsque les règles socio-religieuses sont transgressées, lorsqu'on ne tient pas compte d'une requête ou même d'un ordre des ancêtres, lorsqu'on néglige de faire un sacrifice ou une offrande, leur mécontentement ne tarde pas à se manifester dans la matière. Comment? Par la maladie d'un individu, par des malheurs qui s'abattent sur la communauté ou par des désastres affectant toute une région lorsque le délit commis est grave. Pour un couple, la pire disgrâce qu'il puisse connaître est la stérilité. La communauté toute entière se sentira concernée et sera impliquée dans la tragédie. La maladie a de ce fait une dimension psychosociale et l'individu malade est souvent le révélateur d'une perturbation de la collectivité. Le guérisseur soignera l'individu, bien sûr, mais il convoquera sa famille ou d'autres personnes encore, impliquées dans le problème, afin de procéder à un assainissement global de la situation. En Afrique, le hasard n'existe pas. De même qu'un virus ou une bactérie ne peuvent être qu'un effet et non la cause d'une maladie. L'origine véritable sera toujours une émotion négative, la rancune ou la jalousie par exemple, une transgression ou une offense.
Quant à la mort, si elle est anormale, c'est-à-dire survenant trop tôt, on se préoccupera de connaître la raison de ce malheur, vu comme le signe d'une grave disharmonie affectant la communauté. Il est alors urgent d'en connaître les causes, afin de rétablir l'équilibre propice au bien-être général. Lorsqu'il s'agit d'une mort normale, on procède à des rituels de purification souvent très élaborés, avec des sacrifices et de nombreux interdits à respecter. Ceci pour assurer au mort un bon passage au statut d'ancêtre qui aura ensuite le devoir de protéger et de veiller sur la communauté. Dans certaines régions, lorsque le temps est venu pour une personne de mourir, soit parce qu'elle se sent appelée par les esprits, soit pour laisser sa place aux jeunes, la coutume veut qu'elle quitte le village pour aller dans la brousse où elle se laissera mourir.

Le dialogue avec l'invisible
Différents supports servent à concrétiser les énergies et entités invisibles, à raviver la mémoire de l'interaction entre les deux mondes. Le premier est le corps humain, considéré comme une demeure des ancêtres. On y inscrit leurs symboles et leurs messages: c'est la tradition de la scarification, à but sacré et social. Les statues et autres objets utilisés dans les rituels ont en général des fonctions bien spécifiques et portent aussi leurs cicatrices parlantes. Dans la danse et la transe, le corps humain se met au service des esprits qui vont en prendre possession pour s'exprimer. Par le pouvoir du verbe, l'être humain sert de micro à l'invisible, soit par la bouche du devin révélant le message des esprits, soit par celle du guérisseur prononçant conjurations, bénédictions et formules de guérison. Il arrive que le corps vivant et l'objet sacré se confondent: il s'agit des différentes danses des masques ou autres cérémonies aux costumes élaborés. Parfois, le verbe est remplacé par le geste: celui qui chasse, celui qui s'empare du remède, celui qui aide l'esprit à se manifester.
Mais qui sont les émissaires du monde invisible parmi les hommes? On en trouve plusieures catégories aux rôles bien distincts. Le devin, qui communique avec les ancêtres par l'intermédiaire d'un support variant selon les régions (osselets, cowries, noix de palme, etc.). Il saura renseigner sur l'origine du mal et peut-être proposer une solution au problème. L'herbaliste est le spécialiste des plantes médicinales, plantes dont il connaît le secret, que les multinationales de l'industrie pharmaceutique prétendent aujourd'hui breveter à vil prix, comme s'il était concevable de déposer un brevet sur un organisme vivant existant dans la nature depuis la nuit des temps! L'herbaliste travaille avec l'esprit des plantes et observe des règles très strictes pour que leur pouvoir guérissant soit transmis au remède. Dans certaines régions, il lui est par exemple interdit d'avoir des relations sexuelles ou de consommer des aliments pendant qu'il effectue certaines préparations. Le guérisseur est une sorte de catalyseur, à la fois devin, herbaliste, magnétiseur, prêtre et thérapeute. Comme le devin, il peut avoir été appelé à cette vocation en rêve, à moins qu'il n'ait vécu une expérience violente, une maladie, un accident ou une crise de démence, pendant laquelle les esprits ont pris possession de lui pour l'utiliser comme guérisseur. Gare à celui qui refuse l'appel: s'il ne succombe pas carrément à la folie, il risque en tous cas de graves perturbations psychiques. Souvent, le don de guérir se transmet d'une génération à l'autre. Bien que ce soit plus rare, il arrive aussi que le futur guérisseur décide de suivre un apprentissage par choix personnel, au terme duquel une sorte d'examen public le consacre à sa nouvelle fonction.
La médecine traditionnelle africaine ne se limite pas à l'être humain, mais se préoccupe du bien-être de la collectivité, avons-nous dit plus haut. Ainsi, chaque communauté a son faiseur de pluie et son berger du ciel dont une des tâches est de dévier la foudre des villages et des cultures. Dans certaines régions, l'appel de la pluie est un métier réservé aux femmes. Dans d'autres, on n'aura pas de devins mais des devineresses. De manière générale, il y a globalement autant de femmes que d'hommes fonctionnant comme intermédiaires entre le monde des esprits et celui des humains.

L'art de guérir en Afrique
Les rituels et les cérémonies, avec leurs invocations, prières, chants et danses, permettent de catalyser les forces de vie guérissantes et provoquent un changement du terrain énergétique du patient. Dans certaines régions, en Ethiopie notamment, le dessin est un instrument thérapeutique de choix: les peintures exposées au regard du patient contiennent des éléments censés chasser les démons à l'origine de la maladie et d'autres s'adressant aux forces de guérison pour les stimuler. Des bains dans lesquels on fait macérer herbes, racines ou écorces, l'utilisation de la mousse produite par certains végétaux, la fumée de plantes spécifiques sont autant de méthodes de purification. Dans ce but également, la purge intestinale et les vômissements provoqués sont courants.
Sur le plan physique, les remèdes sont ingurgités sous forme de potion, à moins qu'on ne les fasse pénétrer directement dans le flux sanguin par des incisions pratiquées dans la peau du patient, dans lesquelles on introduit le remède sous forme de poudre, de cendre ou de liquide. Certains guérisseurs utilisent également des huiles de massage, dans lesquels ils ont fait macérer des plantes. Les trois règnes, végétal, minéral et animal, interviennent dans la préparation de remèdes. Les différents composants ne seront pas seulement choisis pour leurs propriétés biochimiques, connues intuitivement bien avant d'être répertoriées par les scientifiques occidentaux, mais aussi pour la puissance de guérison symbolique inhérente à chaque substance. A ce niveau intervient le contexte dans lequel une plante croît, ses habitudes et ses qualités. Une plante parasite permettra par exemple d'évacuer les parasites du corps humain. Il en va de même pour les remèdes à base de substances animales. Ainsi, la peau dont le serpent se défait à intervalles réguliers sera utilisée pour tous les problèmes liés au temps: déréglements menstruels, accouchement se faisant attendre, etc.
Pour les problèmes relevant du psychisme, on procédera, en complément aux rituels de purification et à la prescription de remèdes, à des séances de guérison, souvent en groupe, parfois avec des confessions publiques que l'on pourrait comparer, sur le plan physique, à l'ancienne saignée. Ces approches sont les précurseurs de la Gestalt, des thérapies de groupe, de l'hypnose ou autres méthodes que l'Occident a récupérées et "réinventées", consciemment ou non, pour les reformater au goût et aux besoins du moment et du lieu.

L'Occident contre ou avec l'Afrique?
Le fait de parler de l'Afrique comme d'un tout peut surprendre. Ce continent si riche par la multiplicité de ses ethnies, de ses cultures, de ses langues et de ses climats a-t-il un dénominateur commun assez puissant pour réunir les différences? Lorsqu'il s'agit de maladie et donc de guérison, ce n'est que la forme qui varie d'une ethnie à l'autre, d'une région à une autre. L'essence est la même partout. Il s'avère que ce dénominateur commun dépasse largement le continent africain, puisque les peuples amérindiens, les aborigènes australiens, tous les peuples dits primitifs (sic!), ainsi que les anciens Celtes d'Europe partagent la même compréhension de l'univers et surtout une même connaissance de l'interaction entre le monde énergétique et celui de la matière. L'Occident a relégué ce précieux savoir aux oubliettes pour ériger à sa place un système de croyance où le sacré a fait place à la science et à la technologie, avec pour résultat la survalorisation de la matière et la pseudo toute-puissance de l'homme. Pour retrouver un équilibre planétaire global, il est grand temps que l'Occident abandonne ses velléités paternalistes, même camouflées sous l'uniforme tiers-mondiste, et se mette à l'écoute des autres.
On sait aujourd'hui qu'il y a 4500 ans, la médecine traditionnelle était déjà pratiquée en Afrique telle qu'elle l'est aujourd'hui. Hippocrate a vécu aux alentours de 400 av. J.-C., il y a moins de 2500 ans. Les Africains ont très bien vécu sans lui jusqu'à l'arrivée des missionnaires et des colons... et des "nouvelles" maladies. De plus, la médecine traditionnelle africaine a déjà offert une multitude de plantes à la médecine moderne qui en a synthétisé les substances curatives avec succès. Où sont les royalties dévolues à la terre-mère africaine? Et ça continue, puisque depuis plus de dix ans déjà, on dépose des brevets sur des plantes vivantes, en Afrique et ailleurs. On ne peut guère faire marche-arrière, mais on pourrait imaginer que ces brevets deviennent une protection au lieu de représenter une menace: et si les différentes communautés déposaient elles-mêmes des brevets, afin de pouvoir gérer leur patrimoine de manière autonome? Cela sous-entend une volonté politique concordante, bien sûr. A défaut de quoi, les guérisseurs n'auront un jour plus le droit d'utiliser leurs propres plantes. Leur savoir se perdra, la population n'aura plus le choix entre deux approches médicales complémentaires et deviendra dépendante de remèdes occidentaux dont seules les propriétés chimiques sont prises en compte. De pauvres, les populations défavorisées deviendront plus pauvres. Leur santé s'en ressentira et c'est alors que l'Occident avec ses aides et ses ONG pourra revenir à la rescousse tels des vautours s'attablant autour d'un juteux festin.
A moins que des individus dotés de bon sens et fiers d'exercer leur libre-arbitre, toutes couleurs, continents et croyances confondues, se réveillent, se lèvent et s'érigent contre ces abus éhontés. A moins que la médecine occidentale réalise que, dans des temps à venir, il n'y aurait que des gagnants si les deux camps travaillaient ensemble. Comme c'est d'ailleurs déjà le cas dans quelques rares cliniques africaines réunissant sous un même toit médecine traditionnelle et médecine occidentale.

Marie-Noëlle Anderson
(membre et représentante de la International Traditional Healers Organisation, Bulawayo, Zimbabwe)

Article paru le 23 avril 1996 dans Le Courrier, Genève, dans la revue Regards Africains no 38, 1996, et dans Recto-Verseau, octobre 1999.