Dans l'ensemble, les spécialistes ne s'occupent que de leur spécialité, les allopathes rejettent les remèdes dont les vertus boudent les microscopes et les territorialistes délimitent péremptoirement des espaces répondant soit à la science de la maladie, soit à l'art de guérir, avec, pour les relier, un pont à sens unique: médecine occidentale vers les traditionnalistes. Entre les deux, un no-man's-land habité par des technocrates de la maladie déguisés en Robins des Bois d'une autre médecine: les homéopathes focalisés sur les symptômes et non les causes, les héros de la récupération, généralement aussi habiles à manier le verbe que l'escarcelle, les rigolos de l'exotisme inédit, quitte à l'inventer de toutes pièces. L'Univers est grand, heureusement. Non seulement il y a de la place pour tout le monde, mais une certaine auto-régulation finit toujours par se faire: recyclage spontané des déchets à tous les niveaux, exil imprévu d'une marginalité artificielle, humus formé à partir des feuilles légères que le vent d'automne ramène à la Terre-Mère.

Pas besoin de faire couler le sang
La pratique de l'art de guérir, qu'il soit traditionnel ou chamanique, ou encore spécifique à certaines cultures ou régions, place l'être humain au centre de ses préoccupations. A part une variation dans les traits, la morphologie ou la couleur, l'être humain n'est-il pas le même partout? Avec ses joies, ses souffrances, ses espoirs, son corps physique et son anatomie subtile. Par conséquent, les paradigmes de base, ne sont-ils pas les mêmes? Les lois de la physique ne connaissent pas de frontières culturelles. Avec des physiciens comme David Bohm ou Rupert Sheldrake, la science découvre sans cesse de nouvelles lois universelles, déjà connues dans les grandes traditions, sans pour autant être énoncées de la même manière. La seule différenciation à respecter concerne alors la forme, avec une adaptation aux spécificités culturelles locales. Le savoir traditionnel enseigne les règles garantissant l'harmonie entre l'invisible et la matière. Ainsi, lorsqu'il y a déséquilibre, l'offrande, le sacrifice, sont nécessaires pour rétablir la paix. En Afrique, on égorge poulets et moutons. Dans la tradition amérindienne, si on a l'habitude d'offrir du tabac à la Terre-Mère, on sait aussi que plus on sera capable de donner - de son temps, de la nourriture, des objets chers - plus on gagnera en pouvoir intérieur. Les Musulmans déposent incognito du riz, de la farine, du lait, ou encore du sucre à l'intention de personnes démunies.
En Occident, une offrande faite en conscience provoquera des miracles, pour autant qu'elle émane d'une personne mobilisant toute son intention et comprenant le sens de son action: quelques sous à un mendiant, un sourire à un inconnu, un service rendu, une cérémonie pour les Ancêtres, pour l'énergie ou l'archétype causant problème, lorsqu'on l'a identifié. Comme cette femme - bien Suisse - qui butait depuis des mois contre des tracasseries administratives l'empêchant d'ouvrir un commerce. Et pour cause, les Ancêtres avaient pris l'habitude d'interdire aux femmes de la lignée la possibilité d'être indépendantes. Le problème identifié, la cérémonie adéquate fut menée à bien, avec dialogue, offrandes et engagement. Un mois plus tard, l'échoppe démarrait et remportait un succès fracassant! Lorsqu'on règle les choses dans l'invisible, la matière suit obligatoirement.
De même, un acte symbolique pratiqué en conscience se répercutera autant dans la structure mentale que cellulaire de l'acteur. C'est pourquoi les traditions ancestrales préconisent la double action consciente: dans la matière pour un impact au niveau énergétique, dans l'invisible pour un ancrage dans la matière. Par nos ancêtres celtes, ce savoir universel repose dans nos cellules-mémoires. Il suffirait de nous le réapproprier pour que les vieilles bagarres entre la tradition et la modernité, le nord et le sud, prennent fin.

Un pont malheureusement occulté
En Occident, un nombre croissant de thérapies est inspiré de pratiques issues du savoir traditionnel. L'art-thérapie a pour ancêtres les dessins de la médecine éthiopienne, dont certains éléments - ou ondes de formes - interpellent les démons, ou énergies négatives, à l'origine du déséquilibre, tandis que d'autres dynamisent les forces de guérison endormies. Il en est de même des sandpaintings des Navajo, des mandalas tibétains, des peintures aborigènes en Australie et en Afrique australe. Lorsque Tomatis soigne par la musique ou qu'un chercheur génial comme Joèl Sternheimer découvre la mélodie de certaines protéines, que fait la guérisseuse mexicaine ou sa soeur des îles du Pacifique, qui chante l'esprit de la plante choisie pour une guérison, sinon la même chose? Les thérapies par le mouvement comme l'eurythmie ou la biodanse se sont-elles inspirées du Falun Gong, du Qi-Gong ou du Tai-Chi, dont l'une des fonctions est d'activer les méridiens du corps? Les méthodes comme la sophrologie, le rêve éveillé et la Méthode Alpha sont quant à elles dérivées de la quête de vision chamanique et sont même utilisées au sein des grandes entreprises, notamment pour combattre le stress. Même la thérapie par le rire est pratiquée dans des villages africains depuis des générations, sans oublier la thérapie de famille, propre à la vision holistique africaine. De même qu'un Feng-Shui africain, qui vise à rééquilibrer le sol au moyen de pieux géants, enfoncés dans la terre comme d'énormes aiguilles d'acuponcture, imprégnées de macérations diverses. Dans ce continent à la fois si riche et si dépouillé, on connaît aussi la calcination, pratiquée dans la médecine de Paracelse, ainsi que des principes d'homéopathie pour guérir le mal par le mal.

Au vu des nombreux stages New Age et de channeling, véhiculant davantage d'énergie de pouvoir que de bon sens, et qui réussissent la prouesse de récupérer du récupéré, on se demande s'il est vraiment nécessaire de prétendre faire du neuf à tout prix. Le cocorico victorieux de l'"inventeur" est-il aussi mélodieux que l'éclat de rire de l'enfant émerveillé par la magie de la vie? Améliorons, adaptons, développons - mais rendons à César ce qui lui appartient, avec humilité.

Marie-Noëlle Anderson