Elle s'ouvre petit à petit à l'aspect énergétique, vibratoire, invisible de la matière et se pose des questions sur son fonctionnement. Bravo! L'ampleur du scoop peut néanmoins faire sourire. Car il s'agit, une fois de plus, d'une redécouverte de connaissances aussi vieilles que l'humanité elle-même, auxquelles la science confère crédibilité et droit à l'existence officielle en fournissant des preuves, en créant des structures, en organisant des systèmes. Et c'est tant mieux, si elle permet ainsi aux sceptiques de lever le voile et de découvrir la grandeur, la cohérence et la beauté de la vie.

N'oublions pas cependant que, même s'il a parfois fallu se cacher pour échapper à l'arrogance des pouvoirs politiques et religieux, les trois quarts de la population planétaire n'ont jamais cessé de pratiquer activement une vision du monde, avec sa médecine, ses enseignements et ses techniques, qui ne connaît pas d'apartheid entre ce qui est visible et ce qui ne l'est pas. Que l'on voyage en Afrique, dans les Amériques, en Australie, dans les campagnes européennes ou ailleurs, dès que l'on se dégage de la main-mise occidentale avec son avidité de progrès matériel, on entre dans une autre dimension, à la fois plus vaste et plus solide, parce que la danse des énergies et de la matière y est une évidence. Et ceux dont la fonction est de chorégraphier, de servir de pont entre deux réalités complémentaires et indissociables, ce sont les curanderos, les femmes-médecine, les druides, les chamanes, prêtres et guérisseurs à la fois. Comme dans le corps médical, il y a les généralistes, les spécialistes, les éminences et les "petits". Ceux qui ont un penchant pour le spectacle et font apparaître une panthère devant vous ou ceux, plus pragmatiques, qui transforment une boîte vide en une boîte remplie de thé vert bienvenu! Il y a ceux qui ont une affinité particulière avec une plante amie, ceux qui sont spécialistes de certaines maladies, de rituels ou de cérémonies particulières. Tous sont motivés par la même intention de base: créer, préserver ou rétablir l'harmonie globale. Dès qu'il y a déviation et que l'intérêt collectif n'est plus prioritaire, mais qu'un pouvoir personnel est recherché, on tombe dans la sorcellerie et la magie noire.

Ainsi, le chamanisme relève d'une culture, d'une philosophie de vie. Ce n'est pas quelque chose que l'on fait, mais c'est un état d'être. On ne peut pas prétendre se soucier de son harmonie intérieure, de son évolution personnelle, tout en parsemant allégrément la campagne de boîtes de Coca et de sachets plastiques! Nous l'avons vu: le chamanisme défie les frontières géographiques et la marche du temps. Nos cellules-mémoire portent le souvenir de cette philosophie de vie basée sur le concept du cercle où il y a de la place pour tout le monde, où chaque être a sa place, avec ses privilèges et ses droits, certes, mais aussi avec ses responsabilités et ses devoirs. Cela implique tolérance, solidarité, respect: de l'autre, de la nature, du temps, de l'univers. Cela implique aussi la reconnaissance de l'omniprésence du sacré dans ses manifestations matérielles, nous-mêmes y compris, bien sûr! Et pour bien servir cette dimension du sacré, pour être de bons catalyseurs de la force de vie, pour relever les défis inhérents au privilège d'être là, ici et maintenant, avec pour tâche de participer à la matérialisation des idées de l'univers dans un processus de création continue dont nous sommes partie prenante, il faut être libre. L'enseignement chamanique a précisément pour but d'accéder à la liberté intérieure. On comprend donc aisément pourquoi notre système socio-politique et religieux s'est sciemment efforcé depuis des centaines d'années d'éradiquer, de ridiculiser et d'interdire ce qui, pour lui, constituait une menace.

Aujourd'hui, le chamanisme s'urbanise. Son universalité est réactualisée, portée par ce courant réunificateur de la science et du sacré, répondant à un besoin viscéral, parfois déjà un cri désespéré, conscient de l'état d'urgence d'un monde en déséquilibre: le Koyaanisquatsi des Indiens Hopi, dont la légende incite à retrouver le chant de la création en accord avec les lois universelles de vie et d'harmonie. A l'aube de l'an 2000, dans un contexte socio-culturel le plus souvent urbain, soumis à des impératifs professionnels et économiques, que pouvons-nous faire de cette mémoire qui s'éveille à l'intérieur de chacun? Il va s'agir de la canaliser, afin qu'elle puisse gagner en force et en efficacité. Par des sweat-lodge bien sûr, très à la mode et procuratrices de sensations fortes, parfois d'états modifiés de conscience. Pas toujours très efficaces lorsque l'on se retrouve le lundi matin devant son ordinateur, plus déphasé qu'avant.

Commençons par construire des fondations solides, la première pierre de l'édifice étant la formulation d'une déclaration d'intention, afin de définir clairement la démarche et avec l'engagement - vis-à-vis de soi-même - de se donner les moyens de parvenir au but. Cela implique l'apprentissage de l'impeccabilité: trouver en soi le lieu de silence où la réceptivité féminine permet de conjuguer intuition et puissance intérieure qui vont s'extérioriser en conquête de la beauté et de la paix - c'est la démarche du chamane guerrier - en reconnaissant, accueillant et vivant, sans la juger, notre force intérieure, qu'elle nous paraisse grande ou petite. Force magnifique, co-créatrice de la réalité terrestre individuelle et collective, en collaboration avec la force de vie universelle, avec le Créateur, dont on cherche à capter l'intention nous concernant par une quête de vision, par la révélation de notre légende personnelle.

Suivront les différentes étapes du parcours: l'acquisition de la mobilité de la conscience, l'abandon des dépendances, l'oblitération de l'histoire personnelle, l'apprentissage d'une autre perception, l'arrêt du dialogue intérieur et tant d'autres. Les techniques d'apprentissage sont nombreuses. Elles s'inscrivent toutes dans l'un des deux grands arts chamaniques: l'art du rêve et l'art de la traque. L'art du rêve permet non seulement l'exploration de la réalité invisible, mais aussi l'action dans cette dimension qui cherchera ensuite un moule adéquat afin de se concrétiser dans la matière. Les techniques de visualisation créatrice ne sont rien d'autre qu'un aspect de cet art. L'art de la traque consiste d'abord à traquer nos ennemis intérieurs: peurs, complexes, croyances héritées, mécanismes inconscients. Puis à traquer et conquérir les qualités nécessaires à l'accomplissement du but, à recevoir les pouvoirs de nos alliés des autres règnes. Cet art s'exerce dans le monde visible: l'apprenti-chamane s'expose physiquement aux défis proposés par l'entourage, aux forces de la nature. Et pour cela, même un parc public fait l'affaire, un chat, une araignée, un moineau peuvent véhiculer un message.

Petit à petit les alliés des quatre règnes vont sortir de l'ombre, avec leurs enseignements. Ils s'inscrivent dans la roue médecine, porteuse d'un savoir universel, de l'apprentissage de l'équilibre, de la résonance, de la réciprocité et de la spirale des cycles du temps.

Tout est là pour vous, chamane en devenir, ici et maintenant, sortez vos antennes, ouvrez vos récepteurs et écoutez. Puis, passez à l'action. Ne vous perdez pas en bavardages, ne permettez-pas au mental de récupérer les certitudes ressenties et d'y instiller le doute, mais veillez à la cohérence entre la pensée, les paroles et les actes: Walk your talk!

Marie-Noëlle Anderson
Article paru dans la revue 'Les Plumes de l'Aigle' no. 12/1997