« Il n’y a pas si longtemps, vivait à Hyderabad un
élève qui aimait beaucoup parler. Ses questions intelligentes
plaisaient au maître, bien que la coutume voulait que l’élève
soit silencieux en présence du maître. Un jour cependant,
ce dernier n’était pas d’humeur à disserter.
« Khamush » dit-il en persan à son élève,
« silence ». Le jeune homme fit silence. Il rentra à
la maison et resta silencieux. Plus jamais personne ne l’entendit
parler. Les années s’écoulèrent. Puis, le silence
se mit à parler. Les pensées silencieuses de l’élève
se manifestaient, ses désirs silencieux lui étaient accordés,
son regard silencieux guérissait, son aspect silencieux inspirait.
Son silence se fit vie. Pendant tout ce temps, les mots parlés
l’avaient maintenu en état de semi-mort. Dès qu’il
eût fermé ses lèvres, le silence qui était
en lui se mit à vivre.» Et le grand maître soufi Hazrat
Inayat Khan d’ajouter : « Ce que je veux dire, c’est
que tout le monde a des yeux, mais cela prend du temps pour que les yeux
commencent à vivre. Car ils voient jusque là, mais pas plus
loin. C’est lorsque le cœur est relié aux yeux qu’ils
voient plus loin, et si c’est l’âme qui regarde, ils
voient encore bien plus loin. »
Dans toutes les cultures et de tous les temps, les sages, les prophètes
et les maîtres entrent dans le silence pour entendre la voix qui
vient de l’intérieur. Ce n’est pas parce qu’ils
se taisent enfin que Dieu décide de leur parler. Lorsqu’ils
deviennent silence, qu’ils « sont » silence, ils entendent
la voix qui jaillit du dedans en continu. Le silence du sage n’est-il
pas une conversation avec Dieu ?
Le sage indien Ramana Maharshi (1879-1950) se référait
à trois aspects du silence : le voeu d’austérité
par le silence… que gestes et mimiques ont vite fait de contourner.
Vient ensuite la simple pratique du silence et enfin le silence spirituel
profond de la méditation. Pour Ramana, le silence ne doit pas être
imposé, accepté ou rejeté. Il est le résultat
naturel de la méditation sans activité mentale. Eternel
flot du « langage », éloquence sans fin, le langage
muet ne peut être détruit que par les mots. « Avec
des discours on occupe les gens sans qu’ils ne s’améliorent,
disait-il. Par contre, le silence produit des résultats dont bénéficie
l’ensemble de l’humanité. »
Bien que dans la tradition hindoue le rôle du maître soit
primordial, Ramana Maharshi ne pouvait concevoir meilleur gourou que le
silence. Devant les personnes venues jusqu’à lui en quête
de sagesse, il s’asseyait en tailleur dans un silence profond. Il
en émergeait la guidance que les visiteurs entendaient dans leur
cœur. Parfois le sage prenait la parole, souvent pour donner des
conseils d’un pragmatisme extrême. Il montrait par là
que le silence n’est pas un but mais une voie ouverte à tous.
« Un grand silence m’envahit, et je me demande comment j’ai
même pu penser à utiliser le langage. » A ces mots
prononcés il y a 800 ans, le mystique et poète soufi Rumi
ajoute encore : « Pourquoi avez-vous tellement peur du silence ?
Le silence est la racine de tout. Si vous entrez dans la danse de ce vide,
des centaines de voix feront résonner les messages que vous attendez
depuis longtemps. » C’est l’extase du silence qui pousse
le derviche tourneur dans la spirale en mouvement ; c’est dans les
profondeurs du puits du silence que le musicien soufi puise les notes
de ses mélodies.
Le silence n'est ni inertie, ni absence, mais une plénitude comparable
à celle qu’éprouvent des êtres unis par un amour
si grand qu’ils ne peuvent pas l’exprimer par des mots. L’harmonie
parfaite du silence ne peut que générer des œuvres
qui à leur tour éveillent la beauté enfouie dans
la mémoire du spectateur amnésique.
Elève d’Aurobindo à Pondicherry dès l’âge
de 12 ans, Sri Chinmoy est l’exemple même de la créativité
illimitée : ses domaines d’expression couvrent la musique,
la poésie, la peinture, la littérature et même les
sports. Après vingt ans de pratique spirituelle – dont celle
du silence, il se jette dans la gueule du loup : New York. Dans ses écoles,
il guide ses élèves vers un mode de vie où discipline
spirituelle et vie active contemporaine font bon ménage. Voici
ce qu’il dit du silence : « Lorsque le silence pose une question
et que le silence répond, la question autant que la réponse
sont puissantes car elles commencent leur voyage et le terminent dans
le silence du coeur. Quand elles naissent ailleurs, le mental ajoute son
grain de sel empreint de doute et d’hésitation, dépourvu
de spontanéité. Avec la réalité du cœur,
la spontanéité règne en maître. C’est
en vivant dans le cœur et en aspirant à l’auto-transcendance
permanente qu’on peut donner le meilleur de soi-même et trouver
la vraie satisfaction. »
Apprenti du sorcier mexicain Don Juan, Carlos Castaneda enchanta des générations entières par les récits de ses aventures initiatiques à la recherche de la connaissance chamanique amérindienne. Son ouvrage ‘La force du silence’ en est actuellement à sa 87ème édition anglaise. L’intérêt pour ces écrits n’étonne guère. Au bruit des villes omniprésent et polluant, à l’incessante agression verbale - ‘pour ne rien dire’ ou chargée d’émotion - vient s’ajouter l’obligation que nous nous faisons de convaincre, prouver et exister. Tout ce tintamarre nous éloigne de l’essentiel : être, simplement. Lorsque le malaise grandit, le besoin de se retrouver devient manifeste. Alors, il ne nous reste qu’à nous mettre en route, nous aussi. A chacun sa voie : sentier escarpé, autoroute ou piste invisible.
Tout parcours initiatique est fait d’étapes et de paliers. Lorsque l’élève a acquis une certaine maîtrise, les vérités ne passent plus par les mots mais par l’intuition directe, la « connaissance silencieuse », souvent dénigrée ou ignorée, à moins d’être organisée dans un système philosophique ou une université spirituelle. Dans la tradition chamanique, lorsque l’apprenti s’est libéré de ses anciennes pensées et croyances, il s’installe dans sa « place du silence » à l’intérieur de son être. Il est. L’Esprit peut enfin lui conter l’histoire de l’Univers. L’absence de mémoires du passé et le silence lui confèrent la liberté de conscience totale nécessaire à l’appréhension de nouveaux mondes.
Marie-Noëlle Anderson